LA VIE SCIENTIFIQUE
CONGRÈS ET CENTRES D'ÉTUDES
Un enseignement : Mr Camille Jullian au Collège de France. —
Chaque année, depuis 1905, avant d'aborder le sujet précis choisi, cette année-là, pour son cours d'Antiquités Nationales, Mr Camille Jullian a coutume d'indiquer les directions de recherche et les hypothèses fondamentales qui présideront à l'étude, — si j'ose dire, d'ouvrir d'abord tout grand les fenêtres. Ce sont les plus anciennes de ces leçons d'ouverture qu'il a eu, aujourd'hui, l'heureuse idée de réunir en volume1. Elles sont reproduites telles quelles ; mais, au bas des pages, quelques notes signalent les retouches nécessaires et permettent de suivre, dans son probe souci d'exactitude, la pensée de l'historien. Un appendice, qui fait connaître, au jour le jour, les sujets traités, pendant le reste de l'année, soit dans le « Cours d'Histoire gêné- raie », soit dans la « Conférence de Recherches spéciales », restitue à l'enseignement son atmosphère d'érudition. Nos lecteurs ont déjà lu, dans la Revue Bleue, où elles parurent à mesure, les leçons qu'on trouvera ainsi rassemblées ; il serait bien vain deles résumer à nouveau. Je voudrais simplement marquer, en peu de mots, par quels traits principaux ces vues sur l'histoire la plus lointaine de notre pays, — très larges, hardies, quelquefois, par la force même des choses, volontairement conjecturales, toujours animées d'un grand souffle humain, — se rattachent aux études que nous poursuivons ici. Un des sentiments qui s'imposent le plus vigoureusement à l'historien de l'économie, c'est celui de l'ancienneté de certaines techniques et de certaines habitudes mentales ; les pages brillantes de Mr Jullian sur les origines de la vie agricole, chez ces néolithiques dont l'héritage pèse encore si lourd dans notre vie, renforceront en lui et éclaireront cette impression. En lisant comment, chez nos ancêtres, l'industrie du métal a pu naître à la fois de la recherche des pierres, premiers matériaux de l'outil, et de la pratique de la fusion, appliquée d'abord à la poterie, il apprendra à réfléchir sur les filiations des techniques. Mais les transformations matérielles s'accompagnent, presque toujours, de changements dans les mouvements les plus intimes de l'esprit, sans que, dans ce jeu bien lié d'actions et de réactions, il soit aisé, à l'ordinaire, de déceler les effets et les causes : « au seuil de l'histoire », la primitive agriculture a eu sa religion. Enfin, je ne saurais me refuser le plaisir de citer les quelques lignes où Mr Jullian invite l'historien à se souvenir qu'il ne doit pas s'absorber dans le passé, car « il ne le comprendra pas, s'il ne lève aussi les yeux pour voir, auprès de lui, comment vivent les autres hommes... Sans cette notion exacte de la vie, l'histoire ne sera qu'un squelette décharné, aux ossements mal joints et aux attitudes inexactes » (p. 122). Qu'il nous soit permis de le dire, c'est le programme même des Annales.
Marc Bloch
1. Au seuil de notre histoire, t. I. Paris, Boivin, s. d. [1930] ; in-12°, n-256 p., prix, 20 fr. {Bibliothèque de la Revue des Cours et Conférences).


















