Épave d'Uluburun
| Uluburun | |||||
Maquette en bois du bateau naufragé à Uluburun. | |||||
| Localisation | |||||
|---|---|---|---|---|---|
| Pays | |||||
| Province | Antalya | ||||
| District | Kaş | ||||
| Coordonnées | 36° 07′ 43″ nord, 29° 41′ 09″ est | ||||
| Géolocalisation sur la carte : Turquie
Géolocalisation sur la carte : région méditerranéenne
Géolocalisation sur la carte : province d'Antalya
Géolocalisation sur la carte : bassin Levantin
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Uluburun (ou Ulu Burun ; « grand cap » en turc) est un site archéologique sous-marin, situé au sud de Kaş, en Turquie, dans la mer Méditerranée, où a été retrouvée une épave du dernier tiers du XIVe siècle av. J.-C., durant l'âge du bronze récent. L'embarcation, longue d'environ 15 mètres, capable de supporter un chargement de plus de 20 tonnes, reposait à plus de 40 mètres de profondeur au moment de sa découverte.
Repérée en 1982, elle a été fouillée de 1984 à 1994. Elle a livré une grande quantité d'objets très divers. Ses principaux chargements sont des lingots en cuivre et d'autres en étain (pour fabriquer du bronze), des jarres de résine de térébinthe, des céramiques peintes et du verre brut. Mais elle a également livré divers objets luxueux, des effets personnels et objets utilitaires, offrant une abondante documentation. Au moment de son naufrage, le bateau naviguait depuis l'est, sans doute le Levant et/ou Chypre, vers l'ouest, à destination du monde égéen, probablement vers une ville de la civilisation mycénienne en Grèce continentale. En plus de son équipage, des marchands d'origine levantine (cananéenne) se trouvaient sur le bateau, ainsi que des personnes originaires de Grèce, voire plus au nord dans les Balkans.
Depuis sa découverte, l'épave d'Uluburun a fait l'objet de nombreuses études, qu'il s'agisse d'analyses sur son chargement ou de propositions sur sa signification économique voire politique. Elle n'est certes pas la plus ancienne épave maritime mise au jour en Méditerranée, mais elle est celle dont la cargaison est la plus riche et elle apporte un éclairage sur la circulation des biens à longue distance à une période du Bronze récent pour laquelle ils étaient déjà très étudiés à partir des archives d'el-Amarna en Égypte et d'Ougarit en Syrie.
On y voit couramment une cargaison destinée à un personnage ou un groupe riche et puissant, peut-être un roi mycénien, ou du moins, à une institution royale et des membres de l'élite. Mais il est impossible de déterminer s'il s'agit de présents envoyés dans le cadre de relations diplomatiques ou bien de marchandises acquises dans le cadre de transactions commerciales privées par des marchands pour le compte d'un commanditaire.
Découverte et fouilles
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Le site de l'épave est localisé à 60 mètres au large du côté est du cap, à environ 350 mètres de sa pointe[1]. À l'été 1982, lors d'une plongée à la recherche d'éponges, un jeune pêcheur turc repère des objets que le capitaine du navire reconnut pour être des lingots de cuivre « en forme de peau de bœuf » datant de l'âge du bronze. Ce dernier en informe George Bass, qui dirige les campagnes de prospection de l'Institute of Nautical Archaeology (INA) de l'université A&M du Texas. En 1967, Bass avait découvert une première épave datant de la fin de l'âge du bronze (vers ) au cap Gelidonya, situé une soixantaine de kilomètres à l'est d'Uluburun, qui avait justement livré de nombreux lingots de cuivre semblables[1].
Une première prospection à l'automne confirme la présence de lingots de cuivre et de céramiques, qui permettent une datation vers la fin du XIVe siècle av. J.-C. Les fouilles à proprement parler commencent l'année suivante, révélant rapidement la richesse de l'épave. Elles durent onze saisons, jusqu'en 1994. Elles sont menées sous la direction de Bass puis sous celle de l'archéologue turc Cemal Pulak. Ces fouilles se révèlent délicates pour plusieurs raisons. Le navire reposait entre 42 m et 61 m de profondeur, sur une pente couvrant une surface totale d'environ 250 m², le long de laquelle s'était dispersée une partie la cargaison après la disparition de l'essentiel de l'embarcation. La profondeur avait certes préservé le site d'un sauvetage ou d'un pillage, mais elle complexifiait aussi le travail des archéologues en limitant le nombre et la durée des plongées : chaque plongeur ne pouvait faire sur une journée que deux plongées de vingt minutes maximum. Durant les onze campagnes de fouilles, plus de 22 400 plongées sont enregistrées, pour plus de 6 600 heures passées sous l'eau[1].
Contexte
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L'épave d'Uluburun est une source d'information précieuse sur la circulation des biens à longue distance et par voie maritime en Méditerranée orientale durant le Bronze récent (v. 1600-1200 av. J.-C.), car elle se rattache à un contexte de développement des échanges maritimes à longue distance documentés par ailleurs dans les archives contemporaines d'Ougarit et d'el-Amarna, ainsi que des découvertes archéologiques effectuées sur divers sites continentaux et quelques autres épaves. La documentation d'Uluburun s'accorde aux autres témoignages de la période sur la circulation des biens à longue distance, qui indiquent qu'elle est multi-directionnelle, marquée par des réexpéditions des biens depuis des lieux de transit, et une certaine diversité[2],[3].
Par la richesse et la diversité de sa cargaison, l'épave d'Uluburun demeure à ce jour le témoignage archéologique le plus éloquent du développement des échanges maritimes sur la Méditerranée orientale durant l'âge du Bronze récent. Elle documente plus précisément les relations entre le Levant et le monde égéen[4]. Deux autres épaves de la même période documentant les échanges à longue distance ont été fouillées, celle du cap Gelidonya (Turquie) et celle se trouvant au large du cap d'Íria (Grèce, Argolide), toutes les deux plus tardives (v. fin XIIIe -début XIIe siècle av. J.-C.). Mais elles ont livré des cargaisons plus modestes et bien moins diversifiées, des lingots de cuivre pour la première et des céramiques chypriotes pour la seconde[5]. En juin 2024 une épave de la même période a été identifiée en haute mer, à 90 kilomètres au large d'Israël et à 1,8 kilomètre de profondeur, ce qui en fait la première épave du Bronze récent repérée en eaux profondes. Des jarres cananéennes ont été remontées à la surface[6]. Des vestiges de diverses épaves de l'âge du bronze ont également été identifiés dans la baie de Neve Yam au large du mont Carmel. La plus importante est datée de la période de transition entre l'âge du bronze et l'âge du fer (XIIe siècle av. J.-C.), et a elle aussi fourni des lingots de cuivre, confirmant l'importance de ce produit dans les échanges maritimes[7].

Du point de vue politique, cette période est marquée par un partage du Proche-Orient et de la Méditerranée orientale entre quelques grandes puissances exerçant leur suzeraineté sur des royaumes plus petits, des « grands rois » entretenant des relations diplomatiques attestées par les lettres d'Amarna. L’Égypte du Nouvel Empire (dernière partie de la XVIIIe dynastie) exerce sa domination sur la majeure partie du Levant, notamment le sud, le pays de Canaan, divisé en plusieurs petits royaumes dont la vie politique tumultueuse est elle aussi documentée par les lettres d'Amarna. L'archéologie témoigne d'un certain dynamisme des villes côtières, bien intégrées dans les réseaux d'échanges, mais ces royaumes ne sont pas tous prospères. L'autre grande puissance de la région sont les Hittites, qui après une période de retrait ont pris le contrôle de la partie nord de la Syrie jusqu'alors dominée par le Mittani, et placent aussi sous leur domination des vassaux égyptiens tels qu'Ougarit et Qadesh. L'île de Chypre est probablement dominée par le royaume nommé Alashiya, qui n'est pas une puissance militaire de premier plan, mais traite d'égal à égal avec les grands royaumes, notamment parce qu'il dispose d'importants gisements de cuivre, métal nécessaire pour forger des objets en bronze. La situation politique de l'est de l'Anatolie et du monde égéen est moins bien connue faute de sources. Le principal royaume de l'est anatolien, l'Arzawa, a été vaincu par les Hittites. Pour le monde égéen, un royaume appelé Ahhiyawa est attesté par quelques sources hittites, et pourrait correspondre à une partie de la civilisation mycénienne, qui a laissé des sources écrites en linéaire B, qui ne documentent pas sa situation politique (on ne sait pas s'il y avait plusieurs royaumes indépendants ou une puissance dominante)[8],[9].
Le bateau
[modifier | modifier le code]Si on se fie aux représentations de navires de la période, notamment celles peintes dans la tombe de Qenamon (fin XVe siècle av. J.-C.) représentant des bateaux de marchands levantins semblables à celui d'Uluburun, ils ont une coque pansue, un pont recouvrant une cale, comprennent un mât central sur lequel est montée une grande voile carrée, ainsi qu'un nid-de-pie pour l'observation. De grandes rames servent de gouvernail, d'autres pour déplacer le bateau quand il n'y a pas assez de vent, mais les techniques de l'époque ne permettent manifestement pas de bien naviguer vent de face[10].
La coque du navire naufragé à Uluburun a presque entièrement disparu. Elle n'est préservée que par endroits, notamment au niveau de la quille[11]. En fonction de la disposition de la cargaison, il a été évalué que le bateau était long d'environ 15 mètres et large d'environ 5 mètres, pour une capacité de charge d'au moins 20 tonnes[12]. Pour les standards de l'époque, c'est probablement un gros bateau. Il avait été avancé que des navires d'une vingtaine de mètres de long aient existé au Bronze récent, mais cela a été remis en cause[13].
Malgré leur modestie, les vestiges sont très importants puisqu'ils constituent le plus ancien témoignage d'un navire de haute mer en Méditerranée et donnent des indications appréciables sur les méthodes de construction, qui peuvent être comparées à celles des navires fluviaux égyptiens. Les planches sont en bois de cèdre du Liban, ce qui rejoint les sources écrites levantines de l'âge du bronze qui en font le matériau privilégié pour la construction de navires[12]. La datation des bois (par dendrochronologie) indique qu'ils ont été abattus dans le deuxième tiers du XIVe siècle av. J.-C.[14],[15]
Concernant les techniques de construction, ce navire a livré le plus ancien exemple connu archéologiquement de quille (une « proto-quille » selon Pulak), qui démontre une compréhension du besoin de renforcer le centre du navire. Elle est plus large que haute (28 × 22 cm), ce qui la différencie de celles des navires grecs et romains. Les fragments récupérés indiquent également que les parties de la coque sont assemblées par la méthode des tenons et mortaises, déjà attestée auparavant en Égypte, et qui devait par la suite être diffusée par les Phéniciens. Les tenons et les chevilles d'assemblage étaient faits en bois de chêne. Cette méthode devait garantir la robustesse de l'embarcation[16],[11].

Le bateau transporte également 22 ancres en grès, et deux en calcaire, pour un poids total de 3,3 tonnes. Les analyses pétrographiques ont montré qu'elles étaient pour la plupart originaires de la région du Carmel (quelques-unes du Levant voire de la région d'Ougarit pour celles en calcaire), ce qui est un des principaux éléments pour l'identification de l'origine du bateau. Elles étaient disposées en deux groupes : 16 vers la proue, sans doute pour y avoir un accès rapide pour les mouiller (deux d'entre elles semblent avoir été placées plus à l'avant, sans doute sur le pont, prêtes à l'emploi), 8 au centre, au fond de la cale, sans doute pour servir de lest. La grande quantité d'ancres embarquées pourrait être justifiée par le fait qu'elles étaient souvent perdues lors de leur utilisation, et qu'il fallait donc en prendre beaucoup si on envisageait un long voyage tel que celui-ci[18],[19].
Cargaison
[modifier | modifier le code]Généralités
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Parmi les objets mis au jour dans l'épave, on peut noter[20],[21] :
- 354 lingots de cuivre (environ 10 t), dont on connaît l'importance de la diffusion par les trouvailles archéologiques et les archives contemporaines ;
- des lingots d'étain (environ 1 t), étain et cuivre étant les constituants du bronze ;
- 150 jarres cananéennes de trois tailles différentes, des flasques et des jarres profondes (pithoi) : leurs contenus révèlent des restes de résine de térébinthe, de raisins, de figues, de grenades, d'olives, et d'épices comme la coriandre et du sumac ;
- environ 175 lingots de verre brut, couleur cobalt bleu turquoise et lavande, parmi les plus anciens connus dans cette matière ;
- de l'ivoire d'éléphant, des dents d'hippopotame, divers coquillages (murex), des œufs d'autruche, des carapaces de tortue, des perles en faïence, pierres dures, et autres matériaux, de l'ébène sous forme de rondins originaires de Nubie ;
- des céramiques chypriotes ;
- de la vaisselle en alliage cuivreux et étain ;
- divers bijoux et objets en or et argent, provenant pour beaucoup du Levant, dont un calice, un scarabée-amulette en or au nom de la reine égyptienne Néfertiti et une statuette en bronze recouverte en partie de feuille d'or ;
- des outils (faucilles, poinçons, forets, scie, pinces, burins...) et armes en bronze (pointes de flèches, têtes de lances, masses, dagues, haches, épées) ;
- deux tablettes en bois à l'origine recouvertes d'une surface de cire sur laquelle on écrivait (inscription disparue) ;
- autour de 3 tonnes d'ancres et de lests en pierre.
La majeure partie de ces objets constitue la cargaison du navire à proprement parler, les biens qu'elle transporte pour les distribuer à leur destinataire, pour un poids d'approximativement 17 tonnes (20 tonnes de cargaison moins les ancres)[22],[23].
Une autre partie constitue les effets personnels des passagers et de l'équipage du navire. Mais il est souvent difficile d'établir si un objet fait partie de cette catégorie ou est une marchandise[24].
Se trouvent également, de façon plus marginale, des « passagers » non désirés : des escargots venus avec une partie de la cargaison (notamment la résine de térébinthe). En plus d'aider à l'identification de l'origine de ces produits, cela montre que dès cette période les humains jouent sans le vouloir un rôle dans la dispersion de ces espèces vers de nouvelles régions[25].
Selon E. Cline, « il est possible que l’on ignore à tout jamais qui a envoyé ce bateau, où il allait et pour quelle raison, mais il est évident qu’il contenait, comme un microcosme, tout ce qui constituait le commerce international ayant cours en Méditerranée orientale et dans le monde grec » à cette époque, avec des marchandises provenant d'au moins sept régions différentes[26].
Lingots de métal
[modifier | modifier le code]L'épave a livré 354 lingots de cuivre, qui étaient entassés en rangées disposées au centre de l'embarcation, et aussi dans sa partie arrière. La majorité, 317, ont la forme dite de « peau de bœuf », avec une saillie sur chacun des quatre côtés. C'est la forme courante sous laquelle ce métal circule à cette période, connue par d'autres fouilles archéologiques et très diffusée dans le Moyen-Orient, la Méditerranée et même au-delà (il s'en trouve jusque dans le sud de l'Allemagne actuelle). C'est du reste la cargaison principale de l'épave du cap Gelidonya, postérieure d'un siècle à celle d'Uluburun. Les lingots pèsent en moyenne autour de 24 kilogrammes. Trente et un lingots n'ont que deux saillies, les autres ont d'autres formes, et des poids divers, par exemple ceux en forme de disques ou de galettes qui pèsent en moyenne autour de 6,2 kilogrammes. L'existence de standards devait permettre de faciliter leur pesée et leur comptabilisation. Il s'agit de cuivre pur, provenant de Chypre, de loin la principale source de ce métal en Méditerranée orientale à cette période. Ces lingots devaient être produits dans des centres de transformation primaire, après l'extraction minière et sans doute un premier transport, de manière à faciliter leur circulation. Certains portent des marques comme des incisions, qui ont été appliquées durant leur circulation, peut-être avant l'embarquement[27]. Le poids total de la cargaison de cuivre est évalué à environ 10 tonnes[28].
- Lingot de cuivre en forme de peau de bœuf, avec marque.
- Lingot de cuivre en forme de peau de bœuf à deux saillies.
- Lingot de cuivre en forme de peau de bœuf, de petite taille.
- Lingot de cuivre en forme de coussin.
- Lingot de cuivre en forme de disque ou de galette.
L'épave a également livré des lingots d'étain, pour un poids approximatif de 1 tonne. Une partie a subi un changement dans sa structure au contact de l'eau marine, et s'est désintégrée au moment de la fouille, ce qui fait qu'il a pu y en avoir plus à l'origine. Les formes sont très diverses : peau de bœuf, « pains » discoïdes, pavé, aussi un en forme d'ancre avec un trou vers une extrémité. Certains ont été découpés, sans doute lors de transactions antérieures (comme une taxation). C'est donc un assemblage moins homogène que le cuivre, sans doute réuni à partir de diverses sources indirectes[29].
- Lingot d'étain en forme de demi-peau de bœuf.
- Lingot d'étain en forme de dalle.
Le cuivre et l'étain étaient certainement destinés à la fabrication de bronze. Ils auraient pu servir à produire 11 tonnes de bronze de bonne qualité avec un ratio cuivre/étain de 9 pour 1, courant à l'époque. Cette quantité aurait par exemple permis de forger environ 5 000 épées. L'origine chypriote du cuivre est connue depuis longtemps (en raison de la composition isotopique de son plomb, et par les textes de l'époque), mais celle de l'étain était restée mystérieuse. En 2022, sa composition chimique (notamment la teneur en tellure et en plomb) et isotopique (isotopes de l'étain et du plomb) a été comparée à celles de toutes les sources d'étain connues depuis les îles Britanniques jusqu'à l'Asie centrale. Environ 65 % de l'étain provient des gisements de Kestel (en), situés dans le Taurus, en Turquie actuelle, à environ une semaine de marche du port de Mersin (où le navire aurait pu faire escale). Environ 30 % provient du gisement de Mušiston (Tadjikistan) ou de l'est de l'Ouzbékistan, étain généralement de meilleure qualité, ce qui explique qu'il ait effectué un si long trajet[30].
Jarres de stockage
[modifier | modifier le code]Le principal contenant identifié sur l'épave est la jarre dite « cananéenne », récipient en terre cuite à anses latérales. C'est en quelque sorte un ancêtre des amphores des époques grecque et romaine, tant par la forme que par la fonction. Ce type de céramique se retrouve sur de nombreux sites de la période, au Proche-Orient et dans le monde égéen. Plus de 150 de ces vases ont été récupérés à Uluburun. Si elles ont toutes une forme similaire, ces jarres se répartissent en trois groupes de taille différente : les plus petites, qui représentent les trois quarts de ces objets, ont une capacité autour de 6,7 litres ; les moyennes font autour du double ; les plus grandes 26,7 litres, ce qui pourrait correspondre à une unité de capacité attestée à Ougarit, la « jarre » (kd). Les analyses pétrographiques indiquent que la majorité de ces jarres sont faites avec de l'argile de la région du Carmel, un autre groupe provenant de la région de Sidon. Elles contenaient principalement de la résine de térébinthe, contenue dans une centaine d'entre elles. D'autres ont servi à transporter des olives (une d'entre elles a livré au moins 2 500 noyaux d'olives), tandis qu'une était remplie de perles de verre. Elles étaient bouchées à l'aide d'une matière organique et d'un tesson de céramique, puis scellées avec de l'argile[31].
L'autre contenant présent en quantité importante est la « flasque de pèlerin ». C'est un récipient en terre cuite de forme lentoïde à col étroit sur lequel sont disposées deux anses latérales. Là encore elles ont diverses contenances, de 0,16 à 8,84 litres. Elles ne portent pas de décors, alors que d'autres exemplaires trouvés sur des sites du Levant sont peints, ce qui indique qu'elles sont sur le bateau en tant que contenant et non comme produit commercial. Les analyses pétrographiques indiquent qu'elles proviennent de la partie littorale du Levant méridional. Elles servent en général à contenir des liquides tels que l'huile. Elles ont été retrouvées entourées de graines diverses, notamment de figues, mais il s'agirait plutôt d'intrusions de restes de fruits qui étaient transportés sur le bateau[32].
Une dizaine de pithoi, jarres de grande dimension, d'origine chypriote, ont également été mis au jour. Il s'agit de contenants pour des liquides (de l'huile ?), des fruits (grenades), d'autres céramiques chypriotes, et sans doute aussi d'autres produits. Ils ont pu aussi avoir la fonction de marchandise qu'il était envisagé de vendre à l'arrivée du bateau[33].
- Jarre cananéenne.
- Flasque de pèlerin.
Résine de térébinthe
[modifier | modifier le code]Le principal contenu des jarres cananéennes est de la résine de térébinthe (ou térébenthine), probablement issue du pistachier atlantique. Identifiée dans une centaine d'entre elles (donc les deux tiers), elle se présentait au moment des fouilles sous l'aspect d'une substance jaunâtre. Cela représenterait un poids supérieur à la demi-tonne, soit la seconde cargaison en poids, après les métaux. Cette résine est alors employée pour confectionner des huiles parfumées et des encens, aussi pour être ajoutée à du vin et limiter la croissance des bactéries, ou encore servir d'antiseptique. L'analyse des pollens et des coquilles d'escargots retrouvés dans les jarres indique que la résine provient d'arbres poussant dans la région de la vallée du Jourdain, de la mer Morte et du lac de Tibériade. On sait que c'est un produit d'exportation ou de tribut cananéen, particulièrement apprécié en Égypte, et de grande valeur[34],[28].
Autres matières premières
[modifier | modifier le code]Des lingots de verre de forme circulaire ont été retrouvés dans un état plus ou moins avancé de décomposition. Il est estimé que l'embarcation en contenait autour de 175, pour un poids total d'environ 350 kilogrammes. Ce verre brut, de couleur opaque, sert ensuite à former des objets manufacturés, notamment des petits vases et des perles. Les lingots qui ont été le mieux préservés sont majoritairement de couleur bleu foncé, obtenu avec du cobalt, aussi bleu turquoise, obtenu avec du cuivre, et au moins deux sont de couleur pourpre et un de couleur ambrée. Les analyses chimiques des colorants indiquent qu'ils proviennent du Proche-Orient et d’Égypte, et les lingots bleu cobalt s'apparentent à ceux mis au jour à Tell el-Amarna en Égypte. Ils sont prisés dans ce pays parce que leur couleur rappelle celle du lapis-lazuli, pierre précieuse très appréciée mais très difficile à obtenir puisqu'elle provient d'Afghanistan[35].
- Lingot de verre bleu cobalt.
- Lingots de verre de différentes teintes.
- Lingots de verre de différentes teintes.
Dix-huit petites bûches en bois d'ébène ont été retrouvées dans un état plus ou moins fragmentaire. Elles mesurent environ un mètre, ce qui semble correspondre à une longueur de deux coudées royales égyptiennes (52,4 cm). Il s'agit de la partie la plus sombre du bois, celle qui a le plus de valeur, employée notamment pour faire des éléments de meubles. C'est un produit originaire de l'Afrique orientale, vers l'actuelle Somalie, qui transite par la Nubie puis l’Égypte, d'où il est exporté vers le Proche-Orient et l’Égée, sous la forme de rondins ou bien de meubles. Le fait qu'il s'agisse ici de matière brute indique que les ateliers mycéniens travaillaient ce bois pour en faire du mobilier (des tablettes de Pylos mentionnent des meubles en ébène)[36].
L'épave d'Uluburun a livré un gros morceau de défense d'éléphant et quatorze dents d'hippopotame. Il n'est pas possible de déterminer si l'éléphant est du type africain ou asiatique (occidental), les deux principales sources d'ivoire d'éléphant étant alors la Nubie et la Syrie. Ces matières sont employées dans les ateliers du Bronze récent pour réaliser des plaques gravées, des peignes et des épingles, des éléments d'incrustation de meubles, des figurines, des petits vases. Ce sont des produits couramment documentés par l'archéologie, mais aussi les textes et les images. L'ivoire d'éléphant est plus résistant et donc sans doute plus prisé, mais cette trouvaille indique que la dent d'hippopotame occupe une place plus importante qu'on ne l'a longtemps envisagé[37].
D'autres matières premières destinées à des ateliers consistent en : trois œufs d'autruche (d'Afrique ou du Proche-Orient), souvent employés pour faire des récipients ; de l'orpiment, minerai surtout employé comme pigment et comme colorant pour du verre ; des restes d'opercules de murex, un coquillage, qui pourraient avoir servi comme ingrédient pour de l'encens[38].
- Morceau de défense d'éléphant.
- Incisive d'hippopotame.
- Canines d'hippopotame.
- Coquille d’œuf d'autruche.
Les vases embarqués en tant que contenants (voire des paniers ou des sacs en matière périssable qui ont disparu) comprenaient des denrées pas ou peu transformées dont des échantillons ont été identifiés : des amandes, des figues séchées, des raisins (et/ou du vin), des grenades, des olives, de l'orge et du blé. Une partie devait avoir une finalité commerciale, tandis que l'autre servait pour l'alimentation des personnes embarquées sur le navire. Des épices ont également été identifiées : coriandre, cumin noir, carthame des teinturiers, sumac[39].
Produits manufacturés
[modifier | modifier le code]La cargaison comprend un ensemble de produits finis ou manufacturés, destinés à être vendus. Il s'agit majoritairement de productions chypriotes. Une partie des objets de provenance cananéenne semble faire partie des effets personnels de l'équipage plutôt que des marchandises, mais cela est souvent difficile à confirmer[40].
En particulier l'épave a livré 155 objets en céramique chypriotes, ce qui est une quantité importante (plus du double de la quantité de céramiques chypriotes mises au jour dans le monde égéen). Ils sont de types divers : surtout des vases tels que des jarres, des cruches, des bols, des cratères (qui ont aussi servi de contenant comme vu plus haut), des lampes à huile, des supports muraux. La vaisselle fine représente au moins 137 objets, notamment des céramiques peintes telles que les cruches de White Shaved Ware (ou « céramique claire à panse raclée ») et des bols à anse White slip II[33].
- Cruche chypriote à panse claire raclée (White Shaved Ware).
- Bol chypriote à engobe blanchâtre (White slip II).
- Bol chypriote à base en anneau (Base Ring).
- Pichets chypriotes à base en anneau (Base Ring).
- Lampes à huile chypriotes (non utilisées).
- Support mural chypriote.
Le navire transportait également de la vaisselle en alliage cuivreux et en étain, mais elle a été très endommagée par la corrosion due au temps passé sous la mer. La vaisselle en cuivre comprenait des bols et un grand chaudron. Les objets en étain sont particulièrement intéressants puisqu'ils sont autrement très peu attestés pour le Bronze récent : une flasque de pèlerin, un plat, une coupe. Il n'est pas assuré qu'il s'agisse de marchandises, car il pourrait s'agir de la vaisselle personnelle de passagers[33],[28].
- Vaisselle en étain : coupe, flasque et plat (plié).
Des objets en or et en argent ont été mis au jour, dans un état de préservation bien meilleur. La pièce la plus importante est un calice en or d'environ 236 grammes. La détermination de son origine est incertaine, car il s'agit d'un type original pour la période. L'épave a aussi livré une figurine féminine en bronze plaquée d'or, des pendentifs en or gravés représentant notamment une déesse nue et un faucon, quatre médaillons en or représentant des astres rayonnants, objets de facture syro-cananéenne, et également un petit scarabée égyptien en or au nom de la reine Néfertiti, épouse du roi Akhénaton, qui a régné quelques années avant le naufrage du navire. Le reste des objets en or et en argent consiste pour l'essentiel en des bijoux entiers ou fragmentaires, un lingot circulaire en or, des lingots en barre en argent, et divers morceaux informes, qui devaient avoir un usage monétaire[41].
- Calice en or.
- Disque avec un astre rayonnant.
- Pendentif représentant une femme nue.
- Pendentif en or représentant un faucon.
- Figurine féminine en bronze plaqué d'or.
- Scarabée au nom de Néfertiti.
- Objets fragmentaires en or.
- Objets fragmentaires en argent.
L'épave d'Uluburun a également livré les fragments de deux vases en ivoire en forme de canard, type de récipient servant notamment à l'époque pour les cosmétiques et onguents. D'autres vases de ce type sont connus pour le Bronze récent. Il s'agit d'un des objets de luxe de l'époque, dont l'élaboration demande un haut niveau de maîtrise[42]. Un autre objet en ivoire mis au jour dans l'épave est une sorte de poignée en forme d'acrobate, qui a un parallèle mis au jour à Kamid el-Loz au Liban, mais qui serait selon C. Pulak plutôt un objet personnel (rituel ?) d'un passager. D'autres objets en ivoire (épingle, corne sculptée) paraissent relever de cette même catégorie[43].
- Vase en ivoire en forme de canard, d'usage cosmétique.
- Autre récipient en forme de canard, plus fragmentaire.
- Poignée en forme d'acrobate ou de danseur.
Parmi les autres objets figuratifs se trouvent quatre rhytons en forme de tête de bélier, un seul étant préservé dans un bon état. Des vases similaires ont été mis au jour sur des sites levantins de cette période. Il s'agirait là encore plutôt d'objets personnels[44].
Les jarres contenaient de nombreuses perles employées pour des bijoux. Une d'entre elles a livré environ 8 000 perles en verre. Des perles colorées en matière vitreuse, surnommée « faïence », ont également été retrouvées : elles sont rouges, jaunes, noires et bleues, une partie ayant pu servir à décorer des objets ou vêtements qui ont disparu. Une concentration d'environ 70 000 de ces perles, de petite taille, indique qu'elles devaient être entassées dans un sac. Une bonne partie de la cargaison de perles circulait donc sous une forme « semi-finie » et devait être assemblée dans des ateliers de leur lieu de destination. D'autres perles de même type et des perles en agate, cristal de roche et autres pierres dures, en ambre, et aussi en œuf d'autruche, semblent plutôt avoir fait partie des vêtements de passagers du bateau[45].
- Jarre contenant des perles de verre.
- Perles en ambre.
- Perles montées en colliers, dont des perles discoïdes en coquille d’œuf d'autruche.
- Colliers en perles de faïence et de cristal de roche.
Parmi les trouvailles de produits de luxe se trouvent aussi vingt-huit bracelets en coquille (de coquillages de type cônes ou conques, provenant probablement du golfe Persique ou de l'océan Indien), recouverts de bitume (provenant de Mésopotamie) qui servait à y incruster des morceaux de verre coloré, de forme triangulaire ou quadrangulaire, dont il ne reste quasiment plus rien[46].
- Bracelets en coquille incrustée de bitume.
Des jarres ont aussi livré des résidus de fibres textiles, teintes en couleur bleue, pourpre et rouge. Il s'agit manifestement des restes d'étoffes de qualité, sans doute en partie des vêtements de luxe, comme il s'en offrait au sein de l'élite à cette période. La teinture, réalisée à partir du mollusque appelé murex, est le produit d'un artisanat de qualité, documenté notamment dans le royaume d'Ougarit. Comme vu plus haut certaines des perles retrouvées dans l'épave ont pu faire partie de vêtements[47].
Des objets manufacturés en bois ont également laissé quelques traces : deux contenants de forme arrondie, des vases fins[33].
Essai d’évaluation
[modifier | modifier le code]C. Monroe a tenté d'évaluer la valeur financière de la cargaison en sicles d'argent d'Ougarit, le port marchand le mieux documenté pour la période. Cet étalon employé dans les échanges (la monnaie étant alors pesée et non comptée) est d'environ 9,3/9,4 grammes. Il est également celui servant de base à la majorité des poids mis au jour dans l'épave. Cela permet d’évaluer la valeur de la cargaison en fonction des prix pratiqués dans ce royaume pour donner une idée de son importance. Elle s'élèverait au total à environ 12 000 sicles (donc autour de 112 kilogrammes) d'argent, ce qui représenterait le paiement des salaires annuels des travailleurs d'une grande ville. Un lingot de cuivre se monnaie environ à 15 sicles à Ougarit, ce qui est aussi approximativement la valeur d'un bœuf, donc la seule quantité de cuivre embarquée (qui équivaudrait à plus de 4 800 sicles) permettrait d'acquérir plus de 350 têtes de gros bétail dans cette cité. Une grande incertitude pèse cependant sur l'évaluation du chargement en résine de térébinthe, qui, selon l'estimation haute retenue par cet historien à partir des prix pratiqués en Égypte, pourrait valoir environ 5 000 sicles d'argent, donc un peu plus que la cargaison de cuivre. La valeur financière du chargement reposerait donc principalement sur ces deux produits. En tout cas, le naufrage représente une perte financière considérable. Mais il reste impossible d'estimer quelle incidence économique il a pu avoir sans connaître l'identité de ceux qui ont affrété le bateau et leurs moyens financiers[48].
Voyage et finalités
[modifier | modifier le code]Trajet
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Selon les analyses de datation des objets périssables retrouvés dans l'épave d'Uluburun, la date du dernier voyage du bateau et de son naufrage serait à situer dans le dernier tiers du XIVe siècle av. J.-C., autour de 1320 av. J.-C. (à une quinzaine d'années près)[15].

L'épave d'Uluburun avait une cargaison contenant des objets d'origine asiatique et africaine, donc elle venait de l'est. Sa destination finale probable est le monde égéen, et plus précisément un site de Grèce continentale. S'y épanouit alors la civilisation mycénienne, qui est du point de vue politique probablement divisée en plusieurs royaumes. C'est l'option la plus couramment envisagée, en raison de la localisation du naufrage sur la route entre l’Égée et le Levant, et également de la présence dans l'épave d'objets personnels appartenant probablement à deux individus de l'élite de cette région (voir plus bas). Sa destination exacte pourrait alors avoir été Tirynthe, le port de Mycènes, le principal site de cette culture. Cnossos et Kommos en Crète sont d'autres destinations possibles. Le bateau n'a pas atteint sa destination et a sombré avant même d'entrer dans la mer d'Égée, lors du passage difficile du cap d'Uluburun[50],[51].
Le lieu d'origine du bateau est indéterminé, les deux possibilités les plus plausibles étant Chypre, alors dominée par un royaume indépendant appelé Alashiya, et le Levant, à savoir le pays de Canaan, alors politiquement constitué de petits royaumes placés sous suzeraineté égyptienne, ou Ougarit plus au nord, vassal de l’Égypte qui passe dans l'orbite des Hittites. C. Pulak penche en faveur de la deuxième solution, car les analyses ont déterminé que les ancres du bateau, ainsi que la céramique utilitaire (vaisselle et lampes), provenaient de la région du mont Carmel. Le port d'attache du bateau serait donc un de ceux identifiés dans la région pour le Bronze récent, à savoir Tell Abu Hawam (Haifa, dans la baie d'Acre, à l'embouchure du Kishon) qui sert de port pour la cité de Megiddo, ou bien Tel Dor, Tel Shiqmonah ou Tel Akko (Acre)[52],[53].
Mais ce n'est pas forcément le lieu de départ du dernier voyage du navire, ou du moins sa dernière étape, car le cabotage est courant dans les périodes antiques. Il est donc possible que la cargaison ait été constituée en plusieurs fois dans plusieurs ports, et non pas en un seul chargement, même si cette dernière solution a les préférences de l'équipe de fouilles. Le port d'Ougarit, Minet el-Beida (en Syrie), est ainsi une possibilité d'escale (voire de départ) séduisante, car c'est un des principaux ports marchands levantins du Bronze récent, très bien intégré dans les échanges à longue distance. Il est également possible que le bateau ait fait escale en Égypte voire qu'il s'agisse de son point de départ (option envisagée par ceux qui considèrent qu'il s'agit d'une expédition diplomatique). Étant donné qu'il est déterminé que la majeure partie de l'étain provenait du Taurus, une escale sur un port de la partie occidentale de la côte sud anatolienne est aussi envisageable. Surtout, la cargaison de l'épave d'Uluburun comprenant une grande quantité de lingots de cuivre de Chypre ainsi que de la céramique chypriote, il est tentant de supposer qu'elle soit partie ou du moins passée par cette île. Néanmoins cette solution est écartée par C. Pulak, en raison du fait que la céramique chypriote est un assemblage hétéroclite, ce qui semble plutôt plaider en faveur d'objets collectés et embarqués dans un port du Levant, où ils étaient arrivés depuis Chypre, plutôt que d'une cargaison rassemblée près de leur lieu de fabrication, qui serait selon lui plus cohérente. Le site de Tell Abu Hawam a justement livré une quantité importance de céramiques chypriotes, dont une partie était stockée sur place pour être expédiée ailleurs. En tout cas un port levantin est aussi un très bon candidat pour la collecte de produits venus de plus loin vers l'est et du monde égyptien, car les découvertes archéologiques locales ainsi que des textes indiquent que les cités de la région jouent à cette période un rôle de plaque tournante dans la circulation des biens à longue distance. L'existence de contacts avec le monde égéen est également bien documentée par des importations de céramiques. En revanche, les témoignages d'exportations depuis le Levant et Chypre vers le monde mycénien sont plus limités[50],[54],[53],[52].
- Jarres cananéennes mises au jour à Tell Abu Hawam.
- Cruche chypriote à panse claire raclée (White Shaved Ware) mise au jour à Tell Abu Hawam. Musée national maritime, Haïfa.
- Boîte à fard en ivoire en forme de canard mise au jour à Minet el-Beida, le port d'Ougarit. Musée du Louvre.
- Coupe mycénienne mise au jour à Minet el-Beida. Musée du Louvre.
- Cuillère à fard en forme de nageuse tenant un canard, bois et ivoire. Égypte, première moitié du XIVe siècle av. J.-C. Musée du Louvre.
Équipage et passagers
[modifier | modifier le code]Des déductions sur l'origine de l'équipage ont été proposées par C. Pulak, en fonction des provenances diverses des objets personnels (ou du moins interprétés comme tels) retrouvés dans l'épave[52], quoique des réserves aient été exprimées quant à la fiabilité d'une telle démarche[55].
Les marchands et l'équipage sont probablement d'origine cananéenne, c'est-à-dire d'un des ports du Levant méridional, l'ancien pays de Canaan. Comme vu plus haut les meilleurs candidats sont des ports de la côte du Carmel. Parmi les objets personnels, les 150 poids de balance sont d'une importance cruciale pour identifier la présence de marchands, pour qui ces objets sont essentiels car la « monnaie » de l'époque est le métal pesé. L'étalon commun est de 9,3/9,4 grammes, probablement de type « cananéen », mais certains semblent correspondre à un type mésopotamien. Ils se répartiraient en quatre lots, ce qui indiquerait la présence de quatre marchands. Ont aussi été attribués à ce groupe des sceaux-cylindres, type de sceau caractéristique du Proche-Orient ancien, déroulés sur des tablettes et des bulles de scellement en argile, de manière à identifier leurs porteurs. S'y rattacheraient aussi une épée et trois dagues ornées, la première appartenant alors au chef des marchands et dessinant une hiérarchie parmi l'équipage[56].
- Dagues de type cananéen.
- Poids en pierre.
- Poids zoomorphes en bronze.
- Sceau-cylindre en cristal de roche serti d'or, production babylonienne kassite.

Deux tablettes rectangulaires en bois de buis unies par une charnière en ivoire ont été reconstituées à partir de fragments : il s'agit d'une écritoire portative, les tablettes comprenant en leur centre un espace renfoncé pour y étaler de la cire sur laquelle on écrivait avec un stylet. D'autres trouvailles indiquent la présence probable d'autres tablettes à écrire dans le bateau. Ces objets appartiendraient aux marchands, leur servant notamment pour enregistrer le contenu de la cargaison. La découverte est remarquable, parce qu'on ne connaît pas archéologiquement d'autres écritoires de ce type pour le Bronze récent, les exemplaires connus datant de périodes postérieures[57].
Comme vu plus haut, divers objets manufacturés, de facture généralement cananéenne et de plus ou moins bonne qualité, sembleraient faire partie des effets personnels de l'équipage plutôt que de la cargaison à proprement parler, qu'il s'agisse d'objets utilitaires, d'ornements ou d'objets rituels : vases à tête de bélier, épingles en ivoire, peut-être certains des objets en or[24].
L'origine cananéenne du reste de l'équipage, les marins, semble confirmée par d'autres objets usuels rudimentaires tels que des dagues, des couteaux, des pendentifs, qui ne permettent pas de déterminer combien de personnes constituent l'équipage. Ils s'éclairent à l'aide de lampes à huile de type cananéen, à bec pincé. Pour leur alimentation, ils disposent de mortiers en pierre et de bols simples. Une partie de leurs aliments était conservée dans le bateau, mais ils consomment aussi du poisson pêché, car l'épave a livré des hameçons, un trident, un harpon et de nombreux plombs de filets de pêche. Les fouilles ont également livré des osselets qui indiquent que l'équipage avait emporté de quoi se divertir pendant le voyage[58].
- Lampes à huile de type cananéen.
- Hameçons.
- Trident pour la pêche.
- Osselets.
D'autres passagers non cananéens ont été identifiés par des objets provenant du monde égéen, plus spécifiquement de la Grèce continentale de culture mycénienne : des sceaux lenticulaires, des ciseaux plats et des doubles haches, ainsi que des épées, des perles, de la céramique fine qui devait constituer un set de boisson ainsi que des jarres à étrier typiques de la culture mycénienne. Ces objets seraient de nature personnelle et sembleraient se répartir en deux ensembles, ce qui indiquerait la présence sur le navire de deux « Mycéniens ». Leurs objets sont caractéristiques de l'élite de cette société : il s'agirait donc soit d'émissaires ou de messagers chargés d'une mission diplomatique, soit de marchands, ou les deux à la fois. Un troisième individu est identifié par la présence d'objets ayant une origine plus septentrionale, avec des parallèles vers les actuelles Bulgarie et Roumanie : une épingle en bronze, des têtes de lances, une épée, une massue. Le fait que ces objets aient un caractère guerrier incitent à y voir un mercenaire au service des Mycéniens, mais il pourrait s'agir d'un autre émissaire[59].
- Vases et bols pour boire et manger.
- Jarres à étrier.
- Plaquettes en verre bleu décorées de spirales.
- Épées de bronze de type mycénien.
- Pointes de lance en bronze de type mycénien.
- Tête de massue ou de sceptre d'origine balkanique.
Motivations
[modifier | modifier le code]Le but de l'expédition a suscité de nombreuses interprétations, qui se répartissent entre celles privilégiant la motivation diplomatique, et celles privilégiant la motivation commerciale. L'absence d'indices clairs laisse la porte ouverte à de multiples variations autour de ces deux approches. E. Cline considère même que « le nombre de scénarios possibles est infini[60]. »
L'analyse du contexte historique éclaire la détermination de ces interprétations. Les relations diplomatiques sont particulièrement bien documentées par les sources écrites de la période, en premier lieu les lettres d'Amarna, qui couvrent une période vers 1360-1330, donc un peu avant le naufrage d'Uluburun. Les échanges de présents entre cours royales sont un élément essentiel des relations internationales de la période. Ils sont marqués par des considérations de prestige et de réciprocité, puisqu'en principe les présents offerts et reçus doivent être de valeur équivalente pour éviter de vexer l'une des deux parties, si elles se considèrent comme des égales. Mais ils répondent aussi à des intérêts matériels et économiques qui leur donnent un aspect transactionnel, car on offre souvent des matières premières souhaitées par le récipiendaire, à sa demande expresse, parce qu'il n'en a pas à sa disposition, notamment du cuivre ou de l'or. Ils concernent en tout cas aussi bien des matériaux bruts que des produits manufacturés, comme il s'en trouve sur l'épave. Quant aux échanges commerciaux à longue distance documentés, qui concernent également ces types de biens, il s'avère qu'ils ont souvent un caractère « public » marqué. En effet, les marchands y agissent plutôt comme des intermédiaires et des agents des cours que comme des personnages indépendants du pouvoir, agissant uniquement pour leur propre compte. Ils font des affaires pour un donneur d'ordre et bailleur de fonds qui appartient à l'élite palatiale, et bien souvent à l'élite de l'élite, la famille royale. Même si les institutions royales (le « Palais » dans les textes antiques) ne contrôlent probablement pas l'entièreté de l'activité économique de leur territoire, elles y sont incontestablement l'acteur économique principal, de loin le plus riche et le plus actif (on parle d'« économie palatiale » dans la terminologie moderne[61]). Elles sont le principal importateur/exportateur de biens, qu'elles passent pour cela par la voie commerciale ou diplomatique. Relations commerciales et diplomatiques sont donc souvent entremêlées et difficiles à distinguer[62],[63],[64].
La cargaison de l'épave d'Uluburun concerne manifestement en priorité les échanges de matières premières, et surtout de métaux, vers le monde égéen, pour la fabrication d'objets en bronze. Mais elle a pour particularité de contenir des objets manufacturés, dont certains biens de luxe. En l'absence de source écrite sur cette expédition, ces objets peuvent aussi bien s'analyser comme des cadeaux que comme des marchandises, et dans tous les cas il faut plutôt chercher le destinataire de la cargaison parmi l'élite palatiale. À première vue donc, deux grands types d'options se présentent pour interpréter la motivation du dernier voyage du navire et la nature de sa cargaison : il peut s'agir d'une expédition commerciale « internationale », à la grosse aventure, avec des biens achetés par des marchands dans un ou plusieurs ports du Levant pour l'élite mycénienne ; ou bien il peut s'agir d'une mission diplomatique prenant place dans le cadre des relations officielles entre rois, avec des biens réunis en tant que présents diplomatiques d'une ou plusieurs cours du Proche-Orient et d’Égypte à destination d'un souverain mycénien[65]. Et si on prend en considération le fait que commerce et diplomatie sont souvent entremêlés à cette période, il est possible d'envisager une situation mixte : une partie de la cargaison consiste en des échanges de présents entre cours, une autre a pour but d'être vendue[66].
Parmi les scénarios proposés, celui de l'équipe de fouilles du site voit dans l'épave d'Uluburun les restes d'un navire destiné à un centre palatial mycénien, affrété par un roi local ou du moins un membre des élites locales, qu'il s'agisse de diplomatie ou de commerce[67],[52],[68].
Parmi les interprétations diplomatiques, celle d'une cargaison de présents diplomatiques égyptiens à destination du monde égéen a été envisagée à plusieurs reprises. L'expédition pourrait être destinée à offrir des cadeaux à un roi mycénien afin d'établir des relations amicales, dans l'espoir de contrer la montée en puissance des Hittites, qui sont alors les adversaires du royaume de la vallée du Nil. Le navire aurait été affrété par un vassal cananéen sur ordre du roi d’Égypte, parce que ce dernier ne disposait pas de bateaux en mesure d'effectuer un tel voyage en mer[69],[70]. Selon D. Collon, un des sceaux-cylindres retrouvés dans l'épave, finement exécuté, pourrait être un sceau dynastique de type levantin, en principe détenu par des membres d'une famille royale. Il pourrait donc y avoir selon elle un prince ou une princesse du Levant en route pour Mycènes, dans le cadre d'un accord ou d'un mariage diplomatique, ce qui s'accorderait avec la richesse de la cargaison[71].
Pour ce qui concerne les interprétations commerciales, il a été souligné que, bien que la quantité et la valeur financière des biens réunis s'accordent bien avec ce qu'on attendrait d'échanges de cadeaux entre cours, cela ne paraît pas forcément hors de portée des moyens d'une « firme » marchande comme on en identifie à Ougarit pour cette époque (où elles travaillent de toute manière souvent avec/pour le palais)[48]. Il a également été souligné qu'aucune relation officielle directe entre une cour mycénienne et une cour proche-orientale ou égyptienne n'est identifiée avec certitude dans la documentation textuelle de la période, ce qui affaiblirait l'interprétation diplomatique[63].
Musée
[modifier | modifier le code]Le musée d'archéologie sous-marine de Bodrum, dans le château Saint-Pierre, expose les objets trouvés au cours des fouilles ainsi qu'une réplique du navire, dans sa section consacrée aux épaves de l'âge du bronze récent, qui comprend également des objets de l'épave du cap Gelidonya[72].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 Pulak 2008, p. 289.
- ↑ Sauvage 2017, p. 160.
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- ↑ (en) Ruth Schuster, « Energy Company Finds Earliest Deep-sea Shipwreck in the World, and It's Canaanite », sur Haaretz, (consulté le ).
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- ↑ Emmanuel Nantet, « Combien pouvait-il transporter ? Mesurer le tonnage d’un navire n’est pas une simple affaire », Dialogues d'histoire ancienne. Supplément, no 12 « La mesure et ses usages dans l’Antiquité : la documentation archéologique. Journée d’études de la Société Française d’Archéologie Classique 17 mars 2012 », , p. 204-205 (lire en ligne).
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- ↑ Goren 2013, p. 59-60.
- ↑ Dominique Collon, « Le sceau d'Uluburun KW 1463 : « Petit prince » ou « Grand roi » ? », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes, vol. 37 « Hommage à Annie Caubet », , p. 145-156 (DOI 10.3406/cchyp.2007.1498).
- ↑ (en) « Bodrum Underwater Archaeology Museum », sur Muze.gov.tr, non daté (consulté le ).
Annexes
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- (en) Christoph Bachhuber, « Aegean Interest on the Uluburun Ship », American Journal of Archaeology, vol. 110, no 3, , p. 345–363 (not. 359) (JSTOR 40024547.)
- (en) Cemal Pulak, « The Uluburun Shipwreck and Late Bronze Age Trade », dans Joan Aruz, Kim Benzel et Jean M. Evans (dir.), Beyond Babylon. Art, Trade, and Diplomacy in the Second Millenium B.C., New York, New Haven et Londres, (lire en ligne), p. 289-310 (et descriptions des objets par le même auteur aux pages suivantes).
- (en) Cemal Pulak, « Uluburun Shipwreck », dans Eric H. Cline (dir.), The Oxford handbook of the Bronze Age Aegean (ca.3000– 1000 BC), Oxford, Oxford University Press, , p. 862-876.
- (en) Cemal Pulak, « Uluburun (shipwreck) », dans Reallexikon der Assyriologie und Vorderasiatischen Archäologie, vol. XIV, (lire en ligne), p. 311-314.
- Emmanuel Nantet, « L’épave d’Ulu Burun », Revue Égypte, Afrique et Orient, vol. 64, , p. 29-40 (lire en ligne).
- (en) Yuval Goren, « International exchange during the late second millennium B.C.: Microarchaeological study of finds from the Uluburun ship », dans Joan Aruz, Kim Benzel et Jean M. Evans (dir.), Cultures in Contact: From Mesopotamia to the Mediterranean in the Second Millennium B.C., New Haven et Londres, The Metropolitan Museum of Art / Yale University Press, , p. 54-61.
- Eric H. Cline, 1177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte, coll. « Poche », , p. 92-97.
- (en) Caroline Sauvage, « The development of maritime exchange in the Bronze Age Eastern Mediterranean », dans Philippe de Souza et Pascal Arnaud (dir.), The Sea in History. The Ancient World/La mer dans l'Histoire. L'Antiquité, Woodbridge, The Boydell Press, , p. 151-164.
Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Lettres d'Amarna
- Musée d'archéologie sous-marine de Bodrum, où est exposée l'épave.
- Navires marchands en Grèce antique
Liens externes
[modifier | modifier le code]- Laura Battini, « Le naufrage d'Uluburun », sur Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, (consulté le )